Avez-vous déjà entendu une anecdote familiale insolite sur l'un de vos ancêtres ?
Si tel est le cas, il peut être judicieux de consulter les sources d’époque afin de confirmer ou d’infirmer cette histoire familiale.
Comment procéder ?
Avant toute chose, il est essentiel d’établir la généalogie de cet ancêtre.
Actes de naissance, de mariage et de décès, recensements, matricules militaires, actes notariés, documents cadastraux ou hypothécaires : tout document mentionnant un lieu et une date mérite d’être exploité. Ces éléments permettent, comme nous le verrons, de reconstituer le contexte dans lequel vivait cette personne.
Crédit : Ancienne illustration de scène domestique - libre de droits, ilbusca, istockphoto
Dans ce premier volet d’une série de trois articles consacrés à la recherche d’une légende familiale dans la presse ancienne, je présenterai la méthode à suivre pour préparer son enquête, en m’appuyant sur un événement familial.
Retracer une légende familiale, entre recherche généalogique et exploration de la presse
Etape 1 : identifier tous les éléments de l’anecdote familiale
Si cette histoire vous a été transmise par une personne encore en vie, il est important de recueillir un maximum d’informations, quitte à enregistrer son témoignage, à la manière d’un journaliste.
Cela peut sembler évident, mais certains éléments clés sont indispensables à connaître :
Les personnes impliquées dans l’histoire
La période : décennie, année, mois ou saison
Le lieu : du pays au département puis à la la ville et même la rue si c’est possible
Les conséquences de l’histoire : tout élément ayant pu être mentionné dans un document officiel
Les détails de l’anecdote
Quand j'étais plus jeune, mon arrière-grand-mère, qui approchait déjà les cent ans à l'époque, m'avait raconté que son père avait eu des problèmes avec la justice dans sa jeunesse. A partir de ce dont je me souvenais (peu de chose car je n’avais même pas dix ans à l’époque), il avait eu une histoire sordide lorsqu’il avait travaillé dans un zoo. Il aurait mal surveillé la cage d’un lion, et une personne en aurait été victime. Par la suite, il aurait été condamné à une peine de prison.
Comme nous pouvons le constater, j’avais très peu de précisions à ce niveau-là donc j’ai demandé à ma mère puisque, en général, les détails d’une histoire sont plus nets lorsque l’écart de génération avec l’individu concerné est faible.
Ma mère ma confirmé l’histoire en ajoutant certains éléments cruciaux :
Il vivait à Lyon à ce moment-là
Ce n’était pas un zoo mais une ménagerie, la différence est que la ménagerie a un but commercial plutôt que scientifique. Les animaux sont présentés sous forme de spectacle ambulant. La ménagerie a un statut privé comme à la fête foraine[1].
Etape 2 : retracer la généalogie des ancêtres
Ce n’est pas indispensable, car il est tout à fait possible d’effectuer une recherche dans la presse sans disposer de ces documents. Toutefois, bien comprendre le contexte dans lequel vivaient nos ancêtres, ainsi que les spécificités de leur époque, permet de mener des recherches plus ciblées et plus efficaces. La recherche généalogique apporte parfois les clés permettant de débloquer certaines pistes.
Je classe donc l’importance des documents en deux catégories :
Important :
Acte de naissance, mariage et décès (et ceux du partenaire et enfants)
Recensements de population, registre matricule militaire
Ces documents sont à la fois la porte d’accès vers les informations de base sur vos ancêtres à savoir quand et où ils ont vécu mais également très utiles pour localiser une personne à un moment X dans le temps, ce qui va nous intéresser pour enquêter.
Bonus :
Actes notariés divers (contrat de mariage, testament, quittances, baux)
Cadastre et hypothèque
Parfois plus complexes à dénicher, ces documents permettent également de savoir à quel endroit vivait un ancêtre et ce qu’il faisait à ce moment-là et le lien avec une personne qui ne serait pas mentionné dans les actes de l’état civil.
La recherche généalogique
Carte postale Montélimar, Place du Marché, Librairie F. Baume, Geneanet
Fils d’un marchand ambulant forain et d’une ménagère, il devient orphelin à l’âge de 7 ans. Il est le benjamin de deux ans après avoir perdu son petit-frère de quinze mois en 1877[3].
Avec son frère Julien Marius, ils vont vivre chez leur grand-parents Joseph Vincent Berard et Marie Marguerite Constantin, toujours à Montélimar. Son grand-père, peigneur et cardeur de laine et sa grand-mère fille de meunier ont sans doute quelque chose à voir au don manuel de leurs petits enfants puisque Julien Marius deviendra maçon et François occupera différents postes dont le principal sera peintre plâtrier.
Dans les recensements de la population de 1876, 1881 et 1886, nous le retrouvons donc à Montélimar[4]. Dans ceux-ci nous constatons qu’il est nommé “Joseph” et également “Moyon” ou “Mouillon”. Joseph était certainement son prénom d’usage et François le prénom administratif. Ces détails auront leur importance par la suite.
Extrait du recensement de population de 1886, 2 Mi 911/R5, vue 214/663
Extrait du registre matricule de François Mouyon, 1 R 157
Nous perdons alors sa trace jusqu’à ses 20 ans en 1892, l'âge légal du service militaire. Je ne ferai pas le résumé précis de son registre matricule militaire mais il nous permet d’obtenir ses adresses successives.
Archives du département du Rhône, Lyon. Eglise de Fourvière et église Saint-Jean, 11Fi1568
Dans cet extrait, nous voyons qu’il a longtemps vécu à Lyon ce qui va dans le sens de l’anecdote familiale.
Il servit pendant la Première Guerre mondiale du 1er août 1914 au 30 septembre 1914 puis du 11 octobre 1914 au 1er janvier 1919.
Sa vie sentimentale, telle que révélée par les archives, fut marquée par une grande instabilité :
Il tente de se marier avec Benoîte Eléonore Subtil. Deux bans de mariage sont publiés le 29 novembre puis le 5 décembre 1896 mais le mariage n’aboutira pas. Pour quelles raisons ? Serait-ce la pression de la belle famille ? A cette époque, ils vivent ensemble à Lyon, rue Montesquieu 36. Ils auront un enfant : Joseph Mouyon à Lyon le 24 juin 1898. Celui-ci ne sera officiellement reconnu par François le 25/04/1905[5].
Le 24/11/1904, il se marie avec Jeanne Jarrier à Lyon[6]. Ils auront une fille, Emilie.
Le 15/03/1913, il épouse Herminie Maria Berthod à Lyon[7]. Ensemble, ils auront Louise et Lucienne.
Lors des nombreux recensements et actes de l’état civil, voici les métiers exercés par François :
Peintre plâtrier
Maçon
Marchand de colle
Droguiste
Brossier
Machiniste
Au vu des nombreux métiers qu'il a pratiqué au cours de sa vie, j’ai vérifié s’il existait un dossier de carrière à son nom sur le site des Archives municipales de Lyon. C’était effectivement le cas. Ce dossier, composé de cinq pages, indique qu’il fut machiniste au Grand Théâtre de Lyon du 15 septembre 1907 au 12 avril 1908.
Il occupait donc un poste de technicien chargé de l’installation et de l’agencement des décors. Ce document mentionne d'un document à l'autre les prénoms "François" et "Joseph".
Transcription :
"Lyon, le 6 septembre 1907,
Monsieur Mouyon
Joseph, 35 ans, jouit d'une
bonne constitution et possède
les aptitudes physiques pour
être machinistes
au théâtre."
Extrait du dossier de carrière de François Mouyon, AM Lyon, 524W_703
Au vu des nombreux métiers qu'il a réalisé au cours de sa vie, j’ai vérifié s’il existait un dossier de carrière à son nom sur le site des Archives municipales de Lyon. C’était effectivement le cas. Ce dossier à votre gauche est composé de cinq pages et indique qu’il fut machiniste au Grand Théâtre de Lyon du 15 septembre 1907 au 12 avril 1908.
Il occupait donc un poste de technicien chargé de l’installation et de l’agencement des décors. Ce document mentionne d'un document à l'autre les prénoms "François" et "Joseph".

Carte postale du Grand Théâtre de Lyon, place de la comédie, photographie Corbier - Macon, Geneanet
La recherche dans les recensements de population montre qu'il sera jusqu’à la fin de sa vie à Lyon. Il est décédé chez son gendre à Pressiat dans l’Ain le 17 mars 1944[8].
Etape 3 : recherche dans la presse ancienne
C’est l’étape qui va nous permettre de glaner des informations en corrélation avec l’histoire familiale.
Pour ce faire nous pouvons recourir à ces principaux sites, même s’il existe bien d’autres sources à l’échelle locale.
RetroNews : site de la Bibliothèque nationale de France (BnF), gratuit pour des recherches simples mais partiellement payant pour le moteur de recherche avancé. Il est focalisé sur la presse ancienne. Certains journaux disponibles sur Gallica ne le sont pas sur RetroNews et vice versa. Toutefois, il y a beaucoup plus de journaux sur RetroNews (plus de 2000 titres) que Gallica (plus de 200 titres).
Gallica : le site de la bibliothèque numérique de la BnF et de ses partenaires. Gratuit. Dix millions de documents livres, revues, journaux, partitions, estampes, cartes, photographies, enregistrements sonores
OldNews : bâti par MyHeritage, il contient 423 075 311 pages et 41 524 titres. Nécessite un abonnement payant autre que celui de MyHeritage.
Geneanet : Treize millions de documents de presse ancienne, 19 415 titres de presse[10], recherche simple gratuite.
MyHeritage journaux (Newspapers) : moitié moins de contenu que sur Old News, les mises à jour des journaux sont moins fréquentes[9]. Abonnement nécessaire pour consulter les articles de la recherche.
BelgicaPress : créé par la bibliothèque royale de Belgique. Spécialisé dans la presse Belge, gratuit avec plus de 120 titres accessible, plus de quatre millions de documents numériques. Création d’un compte nécessaire.
Lectura Plus : + de 500 000 pages de presse régionale en Rhône-Alpes
Numelyo : La bibliothèque numérique de Lyon a une collection très riche avec de nombreuses affiches, manuscrits, photographies et presse lyonnaise de 1790 à 1944 comportant environ 270 titres de presse[11].
Dans l’ensemble des plateformes, le procédé OCR est utilisé ce qui permet en outre d’effectuer des recherches dans les documents numérisés à l’aide de la reconnaissance de texte et de mots.
Etape 4 : recouper l’information et explorer de nouvelles sources
Pourquoi croiser les sources est indispensable ?
Les journaux regorgent d’informations précieuses, mais celles-ci ne sont pas toujours totalement exactes ni parfaitement précises. Les faits peuvent être déformés et certains éléments amplifiés. Il me paraît donc essentiel de confronter une même histoire à travers différents titres et lignes éditoriales. Il est également pertinent, à partir des informations recueillies dans la presse, d’explorer d’autres fonds conservés aux archives départementales, communales ou municipales, ainsi que dans les musées ou les sociétés d’histoire locale.
Afin d'être concis et méthodique, je recommande l'utilisation d'un fichier Excel simple afin de recenser l'ensemble des articles par leur titre, la date d'édition, le lien, les informations acquises et les pistes à explorer.

Exemple d'un fichier Excel "synthèse" pour lister les titres de presse.
Conclusion :
Dans cet article, nous avons présenté les quatre étapes permettant de vérifier une légende familiale à l’aide de la presse ancienne : recenser les éléments de l’anecdote, reconstituer la généalogie, rechercher dans la presse, puis croiser les informations avec d’autres sources.
Dans une deuxième partie, je vous montrerai de manière concrète comment j’ai réussi à retracer et à vérifier cette anecdote familiale grâce aux outils de recherche disponibles dans la presse ancienne avec RetroNews, Gallica, Geneanet, MyHeritage et dans une troisième partie, l’enquête se poursuivra en faisant appel à de nouvelles sources, telles que BelgicaPress, Lectura Plus et Numelyo, plus spécialisées et offrant des titres encore inexplorés. J’y soulignerai aussi l’importance de la mise en synthèse des informations, ainsi que les outils qui permettent de la construire, afin de faciliter l’ouverture de nouvelles pistes documentaires.
Sources :
Photo de couverture : Première de couverture, Le Progrès Illustré, N°249, Numelyo
[1] Histoire de la Ménagerie, Jardin des plantes de Paris
[2] Acte de naissance de François Mouyon, 1872, Montélimar, 2 Mi 911/R5, vue 214/663, Archives départementales de la Drôme
[3] Acte de décès de Régis Mouyon, 1877, Montélimar, 2 Mi 911/R6, n°193, AD26.
[4] Recensements de population, AD26, 1 Num 883, vue 262/357, AD26, 1881, 6 M 346, vue 242/461, AD26, 18861 Num 883, vue 43/415
[5] Acte de naissance de Joseph Mouyon, Archives Municipales Lyon, 2e, 2E1778, vue 194/201
[6] Acte de mariage de François Mouyon et Jeanne Jarrier, AM Lyon, 6ème Arrondissement, vue 335/398
[7] Acte de mariage de François Mouyon et Herminie Maria Berthod, AM Lyon, 1er arrondissement, 2E2124 - 55, vue 55/151
[8] Acte de décès de François Mouyon, Mairie Pressiat, n°1.
[9] MyHeritage Launches OldNews.com: A New Website for Exploring Historical Newspapers, Geneamusings.com
[10] Utilisez-vous bien la Bibliothèque de Geneanet, Frédéric Thébault, Geneanet.org